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En quoi les bars ont contribué au développement du mouvement LGBTQ+ ?

Stonewall Inn Greenwich Village New York City

Il nous a fallu plusieurs décennies pour en arriver là, et il reste encore beaucoup à faire. Le mois des fiertés n’est que la partie visible de l’iceberg par rapport à tout ce que la communauté LGBTQ+ a dû traverser pour obtenir la reconnaissance et le respect qu’elle mérite.

Tout a commencé à la sortie d’un bar. Le professeur Daniel Hurewitz, du Hunter College à New York, a fait voyager la Campari Academy dans le temps, à la découverte des grands événements du monde du bar à New York, grâce auxquels les bars sont devenus des piliers de l’évolution du mouvement gay: « Les bars étaient à la communauté LGBTQ+ ce que les églises sont à d’autres cultures. Au fil du temps, l’importance du lien entre la liberté et les lieux de sorties a évolué. »

Au cours du 19e siècle, aux États-Unis, les bars s’adressaient principalement aux hommes, alimentant ainsi une sous-culture du célibat, dominante dans les saloons et les salons. « La révolution économique a permis aux hommes de vivre seuls, et au moins cinquante pour cent de la population masculine de New York était célibataire. Les saloons étaient leur récompense, » commente le professeur Hurewitz. Les bars étaient le lieu du divertissement et de la camaraderie : jouer aux cartes, à des jeux, discuter. Ces endroits étaient de véritables viviers, où les hommes trouvaient des opportunités de travail, un hébergement, parlaient de politique : « La classe sociale ouvrière était en plein boom dans les saloons et ses membres y affirmaient leur virilité, en gagnant aux jeux ou en payant des tournées ». Des femmes entraient parfois dans les saloons: il s’agissait de prostituées.

Les bars étaient des lieux de rencontre où les rapports sexuels payants étaient monnaie courante. Parmi les personnes avec lesquelles les hommes pouvaient avoir des rapports se trouvaient ceux que l’on appelait les « fairies », les fées : des hommes qui s’habillaient et se comportaient comme des femmes. Le professeur Hurewitz ajoute que « les patrons des saloons ne tenaient généralement pas compte du genre du partenaire choisi pour la nuit, tant que la personne concernée s’identifiait au féminin. Dans les bars du quartier de Lower East Side, il était facile de trouver ces fameuses « fées »: elles étaient des figures très connues à cette période. Elles n’étaient pas particulièrement appréciées, mais y étaient acceptées. »

Les propriétaires de clubs et de restaurants, repérant une opportunité, commencèrent à se présenter comme ouverts aux interprètes dont le genre n’était pas conventionnel. Celui qui a connu le plus de succès à l’époque était Jean Malin: fils d’immigrants, il essayait en vain de vivre de son numéro de drag queen à Broadway, mais au début des années 30, il fut invité à tenir le rôle de maître de cérémonie dans un speakeasy appelé Club Abbey. « Ses défenseurs se disaient qu’avoir un tel artiste pour le clou du spectacle attirerait les foules. Il n’apparaissait pas comme un imitateur de la figure féminine, mais plutôt comme un « pantsy » (expression de l’époque) pour son homosexualité. Il chahutait et plaisantait avec les invités, un peu comme les drag queens d’aujourd’hui. C’était un véritable spectacle. » Comme Arthur Pollock du Brooklyn Daily Eagle l’a écrit dans son article: « Je ne sais pas trop ce qu’est Jean Malin, mais une chose est sûre, il est intelligent. » Jean Malin, qui n’avait pas encore trente ans, est malheureusement décédé dans un tragique accident de voiture quelques années plus tard, et les générations suivantes n’ont pas vraiment pu prendre la mesure de son influence.

Mais alors que les « fairies » et les « pantsies » faisaient partie intégrante du tissu social de la vie urbaine, tout a brusquement changé. En 1933, le Volstead Act a officiellement été rejeté, marquant ainsi la fin de la prohibition. Les lieux qui souhaitaient (ré)ouvrir devaient se soumettre à de nouvelles règles : si les bars souhaitaient conserver leur licence pour vendre de l’alcool, les pratiques sexuelles immorales devaient être interdites. « La présence d’homosexuels, notamment, était interdite, sous peine de voir le bar mettre la clé sous la porte. Une nouvelle phase s’est mise en place, avec une ségrégation de la vie nocturne. Les personnes homosexuelles devaient se cantonner à des bars illégaux spécifiques, tenus par des personnes qui avaient perdu leur emploi avec la fin de la prohibition. Les raids et les arrestations faisaient partie de leur quotidien et la vie nocturne des personnes queer est devenue bien plus dangereuse. »

Malgré tout, dans ces lieux cachés, tout le monde passait du bon temps et une communauté importante voyait le jour. « Celles et ceux qui s’aventuraient dans ces bars s’exposaient à des risques. Mais la ségrégation signifiait aussi qu’en prenant ces risques, ils pouvaient rencontrer d’autres personnes qui partageaient leurs croyances et leur identité. La solidarité et la conscience politique s’épanouissaient dans ces bars dédiés et c’est toute la communauté homosexuelle qui s’est renforcée : les gays et les lesbiennes se rapprochaient, et ils comptaient souvent les uns sur les autres pour former des couples hétéros en cas de raid. »

La première manifestation publique pour la libération des personnes homosexuelles a eu lieu au milieu des années 60 et revendiquait l’accès aux espaces publics pour les membres de la communauté LGBTQ+. Cette énergie, cette conscience, ce changement, tout a convergé en 1969 : « Nous pouvons affirmer sans aucun doute que le mouvement LGBTQ+ est né dans un bar. Le Stonewall Inn, à Greenwich Village, a été le théâtre des fameuses émeutes de Stonewall ; la communauté gay a trouvé le courage et la fierté de s’opposer aux abus des forces de police dont ils étaient constamment victimes, et à cet instant, à l’entrée d’un bar, une véritable révolution s’est mise en marche. C’est en raison de ces émeutes que les Prides ont lieu pour célébrer la détermination et la volonté d’avoir sa place dans l’espace public, et malgré la séparation, de ne pas servir d’instrument politique. »

Les bars sont des lieux de rassemblement, créateurs de communautés, capables d’apporter un sentiment d’appartenance. « Le mouvement LGBTQ+ se sert des bars comme points de repère au cœur des quartiers gays. Ils offrent l’espace nécessaire à la communauté pour réclamer ce qui lui revient de droit : au début, ce n’était que le souhait de pouvoir vivre leur vie tranquillement. Aujourd’hui, il s’agit plutôt d’une question de considération et de reconnaissance. »